Antigone

Publié le par Chiffonnette

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« C’est beau Antigone. C’est elle et ce sont eux. C’est la beauté de notre mère, non pas comme elle était, mais dans leurs regards. Etéocle qui sait qu’il est fasciné, presque aveuglé, et Polynice qui l’est aussi mais qui, enfermé dans sa gloire, l’ignore. C’est aussi tellement toi, Antigone, cette confiance intarissable dans l’action de la vérité, dont on ne sait si elle est magnifique ou seulement idiote. Crois-tu que l’on peut, sans délirer, espérer comme tu le fais ? Est-ce que tu penses que les jumeaux te comprendront et que même s’ils te comprennent, cela les fera sortir de leurs passions ? J’ai peur de l’esprit d’incendie que je vois dans notre famille. Moi aussi, souvent, je suis folle. Je voulais te dire : Pars, pars vite avec Hémon et je me suis rétractée. Je me rétracte encore en te disant : Ne pars pas, ne m’abandonne pas à Thèbes pour la deuxième fois. Va à la catastrophe avec nous puisque c’est ce que veut ton courage. »
 
Ainsi parle Ismène à sa sœur Antigone revenue de la longue errance dans laquelle son père, Œdipe, l’avait entraînée. Ainsi parle Ismène à sa sœur Antigone qui espère encore, follement, désespérément, gagner la paix entre ses deux frères qui se battent pour la couronne de Thèbes.
Et c’est beau, incroyablement beau et profond. J’ai du mal à trouver mes mots pour parler de ce roman. Je connaissais l’Antigone d’Anouilh, l’Antigone des chœurs antiques, mais rien qui m’ait préparé à rencontrer l’Antigone d’Henry Bauchau.
On retrouve chez elle l’intransigeance, le courage, la force des autres Antigone. Mais on trouve, surtout, une femme pétrie de doutes, de souffrances. Une femme qui se bat non pas pour que les corps de ses frères soient enterrés, mais pour que la paix et la vie gagnent, que les morts soient respectés.
Cette Antigone là a mendié sur les routes pour son père Œdipe, elle a sculpté, elle a pris les armes, elle a soigné et guéri parfois, elle a nourri ceux qu’elle pouvait nourrir. Elle a pleuré et hurlé sa souffrance de voir ses deux frères se déchirer ainsi et mener leur cité à sa perte. Elle a aussi galopé à perdre haleine, chanté et danser jusqu’à entrer en transe.
C’est un personnage touchant, profondément humain parce que jamais monolithique.
Et cela, on le retrouve pour tous les protagonistes de cette si vieille histoire. Un Œdipe et une Jocaste amants et parents aussi bien que roi et reine, perdus dans l’horreur de cet inceste qu’ils ont commis ; des frères jumeaux trop aimé pour l’un et mal aimé pour l’autre qui se disputent encore et toujours l’amour de leur mère ; Ismène, belle et sage, qui aime et hait à la fois cette fratrie qui menace son bonheur et celui de la famille qu’elle a construite, Hémon, Créon, etc.
Tous ceux qui entourent Antigone, amis ou ennemis ont leur voix. Bauchau fait de ses personnages autre chose que des mythes.
Finalement, Antigone, c’est l’histoire d’une famille frappée par le destin, l’histoire de l’amour et de la haine, de la guerre et de la paix. La vie qui va à la mort parce qu’il le faut pour rester fidèle à soi même, quitte à survivre un temps pour que tout continue, quitte à mourir tout de suite pour que cela continue.
 
Le style de Bauchau très simple participe pleinement au fait que le lecteur est happé : phrases courtes, heurtées, qui suivent les sentiments et les paroles, les actes et les actions. C’est lumineux. Il fallait cette simplicité pour que s’impose pleinement le drame, que l’on prenne conscience de la fatalité qui mène Antigone à sa perte.
C’est un roman dont toutes les phrases sont précieuses, dont tous les personnages sont précieux. Un roman que je vais garder précieusement pour le relire et en explorer la richesse. Il aurait fallu que je parle de la symbolique, du rôle que Bauchau donne à l’art, et de bien d’autres choses encore. Mais ce n’est pas le plus important. Le plus important est, et reste, la beauté qui empreint chacune de ces pages.
 
«  Le fil de lumière qui passait entre la pierre et les parois de la grotte s’est éteint et le bruit des voix à disparu. J’entre en solitude et j’ai peur. Je ne verrai plus personne, moi, l’infatigable marcheuse, après tant d’amitiés sur la route, je ne parlerai à plus personne. Comment le croire ? J’ai souvent pensé à la mort, à la solitude jamais. Trop occupée des autres, entraînée par la vie, c’est sans préparation et sans forces que j’y entre. »
 
Henry Bauchau, Antigone, Actes Sud, 1999, 355 p.
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sylvie 18/02/2008 18:34

là tu me touches chiffonnette avec ce message, alors je note, et tout de suite!

Chiffonnette 18/02/2008 21:52

C'est la plus belle découverte de mon année de blog! J'espère que ce roman te plaira et j'attends ton avis!

erzébeth 10/02/2008 21:23

Ton enthousiasme m'enchante, Chiffonnette ! :-) Je n'ai pas encore lu "L'enfant bleu" (mais ce sera fait, il est à la bibliothèque), quelles nouvelles as-tu ? Je ne le connais pas sur ce registre, mais s'il le maîtrise aussi bien que le roman...! :-)Et, oui, je le crois très humaniste; il le prouve dans ses journaux, et par son métier de psychanalyste. Allez, je m'arrête là, pour que mon commentaire soit plus court que le précédent ! A bientôt :-)

Chiffonnette 11/02/2008 19:20

C'est mutuel! J'ai "Les vallées du bonheur profond" qui reprennent le personnage d'Antigone et d'Oedipe!J'ai hâte mais j'ai un certain nombre de choses à lire avant de m'y mettre! Une amie a lu L'enfant bleu et a beaucoup, beaucoup aimé... A mon avis ça ne peut être que superbe! Entre son expérience et son écriture... Miam!

yueyin 08/02/2008 21:49

Je ne connais pas du tout l'auteur mais ton commentaire fait vraiment très envie.... et puis j'aime Antigone ! Il faudrait que je relise celle d'Anouilh au passage :-)

erzebeth 08/02/2008 13:34

Ah, super, une critique d'Henry Bauchau ! Elle est d'ailleurs très belle, cette critique, c'est un bel hommage à ce roman qui compte beaucoup pour moi (visiblement pour les mêmes raisons que toi : j'ai un faible absolu pour Antigone, et cette réécriture-là est étonnante d'émotion). Très juste de dire que "c'est lumineux"; Henry Bauchau parle d'ailleurs de la "lumière Antigone"...  Si tu as l'occasion, il a publié son "Journal d'Antigone", bon, c'est vrai qu'il faut aimer les journaux d'écrivain... mais c'est passionnant, et très émouvant (il y est question de lui, de sa vieillesse... de celle de sa femme). Faut que j'abrège, là ;-)"Oedipe sur la route" m'a moins plu. Je crois qu'il y a beaucoup à tirer de "Diotime et les lions". Je dois paraître bizarre avec mon long commentaire décousu, mais vraiment, ta critique me fait très plaisir. Merci d'avoir su t'exprimer aussi délicatement ! :-)

Chiffonnette 08/02/2008 17:54

Pas bizarre du tout Erzébeth! Je me demande si ce n'est pas sur ton blog que j'ai vu pour la première fois le nom de Bauchau! Cette lecture a été pour moi une révélation totale. Je suis tombée en amour comme on dit! D'ailleurs j'ai immédiatement mis la main sur des nouvelles et sur L'enfant bleu. Quand au Journal d'Antigone, j'en ai entendu parler et j'ai l'intention de le lire. J'ai l'impression que le monsieur est plus qu'intéressant! En tout cas, Antigone est un condensé d'humanité, le tout servi par un style qui a une puissance peu commune. Je conçois que certains ne soient pas touchés, mais personnellement, j'ai été happée. Je pense qu'il doit être un sacré humaniste pour parler de l'homme ainsi.Et puis... Merci pour ce commentaire!!

Aldor 07/02/2008 08:22

Oui. Contrairement à celui de Bauchau, le Créon d'Anouilh n'est pas foncièrement antipathique.

Chiffonnette 07/02/2008 22:57

Je trouve. Il est bien embêté le pauvre de devoir tuer Antigone. Ils sont pris tous les deux dans des devoirs antagonistes. C'est très différent de ce qui se passe chez Bauchau... Chez l'un le pouvoir est le fait d'un bon roi, chez l'autre le fait d'un homme avide de régner.