Au commencement était La Sève et le Givre, au commencement de ma découverte de l’œuvre de Léa Silhol en tout cas. J’en garde un souvenir fort, celui d’avoir été happée, gardée
et changée par cette écriture, par cette histoire si vieille, déjà si racontée et pourtant nouvelle.
« Trois fois les Parques ont parlé, et en accord avec leurs prophéties de ruine, Finstern, Roi de la Cour unseelie de Dorcha,
doit mourir. Sauf si... Comme une dernière chance, ou un danger supplémentaire, des puissances contraires mettent au monde Angharad, née du printemps et de l'hiver, de l'élan et de la mort. Elle
peut contrecarrer le destin de Finstern, ou le précipiter, et s'avance sur l'échiquier en Reine Blanche, porteuse du pouvoir de trancher entre des myriades d'intérêts divergents. Mais sans savoir
quel est son destin, ni le prix qu'elle devrait payer pour écarter Finstern du sien. Au cœur des affrontements entre les fées d'Ombre et de Lumière, les Fatalités et les anciens dieux, Angharad
cherche une voie qui lui soit propre, chacune de ses décisions engageant à la fois l'équilibre de la Féerie, et des Terres de Mortalité... » (présentation de l’éditeur)
Ce n’est pas à une simple romance qu’invite Léa Silhol, mais à une chanson de geste traversée par un souffle qui n’est qu’à elle. Dans
son roman, l’amour rime avec souffrance, fuite, affrontement, guerre. Rien de tranquille ou de doux. Un romantisme à l’état pur, une poésie brute, loin de l’eau de rose que j’exècre. J’ai aimé
ces personnages rigides, entiers, et pourtant non exempts de failles. J’ai aimé ces cours d’Ombre et de Lumière, ces rites et ces peurs ancestrales. J’ai aimé cette dialectique du choix et du
renoncement, de la liberté et de la soumission. Et j’ai aimé, par-dessus tout cet art de faire revivre des légendes, des mythes, des contes, et toute une tradition.
La plume de cet auteur est tout bonnement fabuleuse, et je pèse mes mots. Ciselée comme au couteau, brillante, précise. Je ne m’en
lasse pas et ce n’est pas faute de lire et relire ses phrases !
Ce n’est pas pour rien qu’elle est nommée la Tisseuse. Car c’est bien une toile qu’elle tisse par petits bouts, qu’elle créée à partir
de matériaux existants, les transformant à sa guise au gré de son talent. C’est ce que me souffle la suite de La Sève et le Givre.
La Glace et la Nuit, opus 1 – Nigredo confirme tout le bien que je pense et dit de cet auteur.
« Le vent a soufflé sur le Royaume... En Hiver, la Reine des Neiges déchiffre la Trame du Temps et voit venir les jours derniers, la fin de tous les Chants. Elle confie à
l'un des membres les plus inattendus de la Cour Froide une mission capitale, porteuse de tous ses espoirs : retrouver Angharad, Dame de la Sève et du Givre, qui a quitté les Dix-Neuf Royaumes
depuis deux cents années mortelles. La retrouver, la ramener, telle est la mission de Kelis, le barde incertain qui connaît si peu le monde. Un acte désespéré, dont tout dépend. Et Kelis, fou
blanc, s'avance sur l'échiquier de sa souveraine, sans se douter qu'il va entraîner, à chacun de ses pas, le plus grand changement qu'ait connu la Féerie. S'avance, tandis que le temps coule
comme de l'eau... À travers les pièges des fiefs d'Ombre. Les envoûtements de Nicnevin. Les chasses unseelie et les jeux de Lumière. Les plans des Monarques des Trois Clartés. Les alliances avec
les dieux étrangers. Les épées élevées des Nishven et l'art antique des filidh. Les routes à créer et les héritages à accepter. Sur les pas d'Angharad et Finstern, jusque dans leur volontaire
exil. Vers la fracture des Cours, la guerre contre la Mortalité, et vers la promesse de la plus périlleuse des Cours. Vers l'espoir de Seuil. C'est dans la conquête des passages et des clefs, et
sous l'égide des anciens Trésors des Tuatha de Danann, que commence à se tisser le deuxième chant majeur du monde de Vertigen. » (présentation de l’éditeur)
On passe d’un roman à un autre par une transition tout bonnement époustouflante. Dès les premières page, je me suis sentie tomber,
passer la frontière entre le monde réel et celui des faes. Le talent est toujours là. De nouveaux personnages sont introduits, les caractères de ceux que nous connaissions déjà sont approfondis.
Des liens se tissent avec Musiques de la Frontières, et d’autres nouvelles encore. Très franchement, j’ai le cerveau en ébullition. C’est fascinant de voir ce monde, cet univers en train de se
construire. Et de constater que la construction de ce monde offre, outre la magie, des réflexions, des échos avec le monde "réel".
La Glace et la Nuit est sans doute plus abordable que La Sève et le Givre. Par son écriture. Plus d’action, des personnages plus
abordables aussi. Même Angahrad et Finstern, par leur amour vécu dans le quotidien comme le combat nous deviennent plus proches. Pas plus humains, car cela n’est guère possible de ce côté du
miroir, mais plus proches. J’ai eu du mal à les quitter, eux, et aussi Kelis le Fili et Elzeriad, et Echaion, et les autres.Quand aux rebondissements de l’histoire, j’en ai eu le souffle
coupé !
Je ne repartirai pas dans une antienne consistant à comparer la dame à Tolkien. Mieux, moins bien, meilleur, etc. Ce serait lui faire
injure, et faire injure à deux œuvres très différentes. Mais dans mon cœur, elles sont très, très, très proches, par le bonheur et le plaisir qu’elles m’ont apporté, par la magie qu’elles ont
infusé dans mon quotidien. C'est tout dire.
Certains disent que ces deux œuvres peuvent se lire indépendamment. Sans doute. Mais pour apprécier réellement La Glace et la Nuit, il
faut avoir savouré La Sève et le Givre.
Pour terminer avec ces mots qui ne peuvent que médiocrement traduire mon enchantement, ces quelques lignes à savourer :
« Entre les Cours, entre les certitudes, de ce que le Peuple nomme Le Royaume, il y a des zones franches, des zones mortes,
tissées de promesses, d’annonciations, et d’hypothèses. Des Interstices. Se tenir là, c’est être suspendu éternellement dans l’espace bref du passage. C’est contempler à l’infini ses propres
choix. Se tenir là, comme à présent je m’y tiens. Le conte de la Dame de la Sève et du Givre et du Seigneur de la Haute Nuit est aussi long que le monde. Avec le monde il naquit, et si la
création devait s’engloutir, je le crois, même, capable d’y survivre. De perpétuer le Chant après que toutes les voix se soient éteintes. Au-delà de la chair périssable, les piliers de notre
univers demeurent : la main des Saisons est lourde sur l’écorce des sphères ; la Nuit a été, avant même l’avènement de la lumière. Pour ce chant, il y a eu avant moi des bardes. Il y
aura après moi des bardes. Il y a eu, il y a, il y aura toujours, un Fili pour le poursuivre. »
La Sève et le Givre, Léa Silhol, l'Oxymore, coll. Moirages, 2002, 281 p.
La Glace et la Nuit, t. 1 Nigredo, Léa Silhol, Les moutons électriques, 2007, 372 p.
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